Source: Margalit Berriet
En ces temps particuliers, nous prenons la parole pour exprimer notre peine. Ce drame, qui touche des lieux de culture et de convivialité, est aussi une attaque au vivre-ensemble et à la laïcité, à des valeurs profondes et fondamentales de notre culture. La laïcité, somme toute idée neuve, a l’ambition de s’enrichir de la différence tout en insufflant un nouvel élan humaniste. Elle garantit le libre exercice des droits civiques (liberté d’expression, liberté de conscience, liberté de culte) quel que soit l’âge, le sexe et l’identité sexuelle, la culture, la condition sociale. Elle met en avant le droit à l’autonomie de l’homme et le refus de tout dogmatisme, luttant contre toute forme d’inégalité, d’exclusion, d’injustice, de violence. Dynamique, active, mais aussi polémique comme l’écrivait Ricœur, elle favorise à la fois l’épanouissement individuel et l’émancipation collective à travers la rencontre des cultures différentes et de convictions opposées. Lorsqu’elle est bien comprise et appliquée, la laïcité est la condition même d’un vivre ensemble où chacun a le droit d’être différent et de vivre librement. Au fond, l’histoire de l’humanité, à travers ses créations, ses innovations, ses progrès, reflète cette quête de liberté. La laïcité est donc un engagement en faveur de la liberté de l’homme. Aujourd’hui, nous sommes en deuil. Pas seulement à Paris, où nous sommes de tout cœur avec les victimes et leurs proches, mais aussi avec le monde entier, l’humanité elle-même. Sans nul doute, les faits vont être récupérés, et il nous faudra être particulièrement vigilants à ne pas tomber dans les pièges de l’amalgame et de la stigmatisation. Il est aussi évident de condamner fermement la violence : en aucun cas elle n’est acceptable, en aucun cas elle ne peut être une réponse. Il nous faudra réfléchir aux causes profondes du fanatisme, désamorcer les racines de la haine et apprendre à régler les conflits sans avoir recours à la violence. Une société de paix et de laïcité n’est pas une société sans conflit, mais une société qui a appris à gérer et à faire une force des différences de chacun. À privilégier le dialogue et l’écoute à la sanction et la condamnation. Certes, cette idée peut ressembler à un doux rêve, mais « une utopie est une réalité en puissance », écrivait Edouard Herriot. Toute grande réalisation est née d’une utopie. Et l’homme de paix est avant tout un être créatif et imaginatif.  Ces événements violents, qu’ils soient ici ou ailleurs, sont toujours un rappel de l’importance de semer des graines de culture et de paix dans le monde : que la paix ne soit pas un vœu pieux, mais une réalité concrète. L’éducation, l’art et la culture sont en mesure de préparer, et de nourrir le vivre-ensemble, d’enrichir une société multiculturelle ; elles représentent le premier rempart contre la barbarie et la violence. Alors, célébrons cette vie précieuse, et joyeuse !
« J'ai toujours un espoir parce que je crois en l'homme. C'est peut-être stupide. La voie de l'homme est d'accomplir l'humanité, de prendre conscience de soi-même. Je refuse de désespérer parce que désespérer, c'est refuser la vie. Il faut garder la foi. C'est ça, la culture : c'est tout ce que l'homme a inventé pour rendre le monde vivable et la mort affrontable. »
Aimé Cézaire, Interview par Patrice Louis, Magazine Lire, 1 juin 2004